• Dire

    (Atelier d'écriture, sur le thème de "Dire".)

    Lentement le temps passe les joues rient les yeux pleurent, disais-je maladroitement quelques années plus tôt. Depuis, quoi ? Depuis j'ai abandonné l'idée d'écrire. Pour ne rien dire. Je ne partage plus. Une voix intérieure me dicte toujours des centaines et des centaines de phrases dans la journée mais rien ne sort ; futilités. Il vaut mieux se concentrer sur ce qui est important, le reste n'est que perte de temps.

    Le temps, voilà qui est important. Voilà qui porte du sens, qui est angoissant. Je n'aurai jamais fini de le déplorer, tant j'en suis malade, de ce temps. Là, n'est-ce pas curieux, ces mots à peine sortis, ils existent, et appartiennent au passé. Et on ne peut plus les récupérer, on en a juste l'écho dans les oreilles, l'écho dans la tête, l'écho. Le temps advient et efface, prend tout et se casse. Oui, comme ça, vulgairement. Sans fioritures, sans simagrées. C'est un peu là une différence entre le temps et moi ; si je m'en vais je le fais bien. Ou très mal, bien sûr. Mais le temps n'est ni bien ni mal, il est juste ainsi. Quel intérêt donc d'en parler autant, puisqu'il est ainsi et qu'on n'y peut rien changer ? Tant pis, n'en parlons plus. Cela nous le fait perdre fort inutilement.

    Et l'utile, alors ? L'utile c'est le carré, c'est le rond, c'est le blanc sur blanc le blanc sur gris le blanc sur noir, le tranché le pratique et l'appréciable. C'est le net et sans bavure, qui ne fait pas une tache ni une goutte de sang, qui reste blanc sur noir ou blanc sur blanc et remplit sa fonction de carré ou de rond. L'utile est un combat propre et sans vaincus. L'utile n'a rien à voir avec le beau ni avec le désordre. Désordre ! Une grenouille rouge a débarqué sur le châssis, elle explore elle ne comprend pas trop, des pois jaunes et verts apparaissent sur son dos, elle est furieuse, quelqu'un la prend par la peau du cou, elle miaule et se débat. On la frit en mettant de côté les abats, on en fera des cacahuètes persillées bon marché, ce qui devient très rentable car le cours de la cacahuète a fait un bond exorbitant ! C'est-à-dire que la cacahuète, cessant de tourner imbécilement, est sortie de son orbite autour de la Terre et vogue à présent entre les astéroïdes ses frères et le glouton Jupiter. Une fois qu'il a eu fini de la décortiquer il l'avale tout rond dans sa tempête et la cacahuète se trouve recyclée et envoyée par le biais d'infinis tuyaux dans une décharge d'Argentine. Là des moutons rose et bleu sautent en l'air en agitant leurs pattes et en claquant leurs sabots l'un contre l'autre. Ils font de jolis arcs-en-ciel et les hommes applaudissent en les regardant parce que ça les change de leur quotidien. Puis ils retournent à leurs fouilles et dégotent des grenouilles et des cacahuètes au milieu des frigos et des bourses Alcampo. Quant à la Bourse, la vraie, elle clignote de rouge et de vert, un peu comme à Noël sauf que les cadeaux ne sont pas pour les enfants, enfants qui de part et d'autre de l'océan jouent à la marelle en s'échangeant des cacahuètes et en se bagarrant quand il n'y a plus de cacahuètes, un peu comme les hommes qui de l'autre côté cherchent et cherchent par-terre et finalement se couchent pour être un peu plus près du sol, et sentir un peu mieux cette terre si moche, boueuse et fétide, cette Terre si souriante, ferme et sereine.

    Je veux crier au monde : tout va changer.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :