• Sensation horrible de ne plus maîtriser. Ne plus maîtriser rien du tout. La pesanteur reprend ses droits. On se croyait solide, on le croyait là, prêt à nous soutenir. On se croyait invulnérable, assuré. On croyait mettre le pied sur le fil, l'agripper, s'y accrocher intimement. Il aurait supporté notre poids sans broncher et nous aurait renvoyé vers le ciel. Mais on ne maîtrise plus. Le pied à côté, descente vertigineuse, chute sans retenue. On bat des bras, que dis-je on bat des ailes, on est blessé. Rien ne nous retient plus dans les airs : le fil est à côté. Notre pied est à côté. Et on tombe et on tombe et sa confiante solidité a complètement disparu. Curieux moment de suspension où l'on a le cœur dans la gorge, le pied dans le vide, et le centre de gravité qui chute interminablement.

     

    Philippe Petit

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  • J'aime à croire que ma vie fait partie d'un ensemble plus vaste englobant toutes les vies, un facteur qui me différencie de l'état des pierres ou encore des nuages. J'aime à penser que mon corps certes n'est qu'un objet matériel, organique, né de l'état de la pierre et voué à y retourner à ma mort. Je pense être moi-même bien peu de choses sinon mon corps lui-même. Cependant il est rassurant d'imaginer que l'étincelle de vie qu'on a en soi puisse provenir d'un ensemble plus vaste, une sorte de facteur vie, commun à tous les animaux, toutes les plantes, tous les êtres déjà nés et pas encore morts, et qui se reproduisent. À ma naissance ainsi a été glissé ce facteur vie dans mon corps (reproduction de celui de mes parents ?), ce qui me différencie des pierres, et à ma mort c'est lui qui se retirera, cessera d'exister ou peut-être simplement ira rejoindre les autres facteurs vie, ou encore ira habiter un autre corps. Pas sous forme de réincarnation, non, mais plutôt en tant qu'expression semblable d'une réalité plus grande, une réalité vie, équivalent de ce que certains appellent Dieu. Cette substance de vie, en elle-même, pourrait bien alors exister continûment, en-dehors de toute expression corporelle, et serait donc englobante de tous ses reflets corporels, tant et si bien, qu'avant comme après ma vie, je ne mourrais pas.


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  • Il m'arrive parfois, souvent même, de penser au nombre d'humains qu'il y a sur Terre. Cela ne vous arrive-t-il pas de vous sentir un peu dépassé, quand dans la rue, le bus ou le métro, vous croisez tant et tant de gens ? Tant de gens anonymes et tellement proches de nous physiquement ; mais tant de gens, néanmoins, que nous ne connaîtrons jamais. Je les regarde souvent, ces gens qui m'entourent. Je détaille leur visage, leur expression, leur habillement c'est tout ce qui transparaît de leur être. J'essaye de m'imaginer leur caractère, leur voix parfois. A quoi pensent-ils derrière leurs yeux dans le vague ? Où vont-ils et que vont-ils faire ? Qui aiment-ils, quelles sont les passions qui les font se lever le matin ?

    J'aimerais tous les connaître et tous les aimer.

    Mais ils partent, ils continuent leur mouvement, souvent sans m'avoir remarquée, ni moi ni les centaines d'autres autour. Ils poursuivent leur chemin de vie, tout comme je poursuis le mien. Ils ont une vie aussi remplie que la mienne, d'activités, de personnes et de sentiments. Et pourtant je ne peux les appréhender que comme des anonymes fugaces.

    C'est une pensée vertigineuse que de considérer le nombre d'êtres humains sur Terre. Si l'on imaginait que chaque personne est une page d'un livre, alors pour connaître toutes les personnes vivant à Vienne il faudrait lire un livre de quatre cent mille pages. Quatre cent mille pages ! Est-ce seulement possible en une seule vie, sachant que je pâlis devant des pavés quatre cents fois plus petits ? Et, évidemment, il faut beaucoup plus de temps pour connaître la vie d'une personne qu'il n'en faut à une page pour être lue. Et Vienne n'est pas une si grande ville que ça, juste une goutte d'eau dans l'océan de six milliards et demi d'habitants.

    De plus, est-on seulement capable, émotionnellement, d'accepter l'existence de tant de vies parallèles à la nôtre, d'une valeur égale à la nôtre, et pourtant sans aucun lien avec elle ?

    J'aimerais pouvoir toucher à toutes les réalités de mes frères et de mes sœurs, de mes voisins et de mes voisines, en un mot de tous mes colocaterres.


    Peinture par Jocelyne Chambellan


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  • Premier tome de la nouvelle série de Robin Hobb, dans la droite lignée de la Citadelle des Ombres, La Déchirure promettait beaucoup. Une quatrième de couverture alléchante et élogieuse, un dessin splendide, comme d'habitude.
    Une écriture toujours aussi reconnaissable, un univers différent, histoire de varier les plaisirs (environ vingt-cinq bouquins ont été placés dans le cadre du monde des Six-Duchés et de Terrilville, tout de même. Difficile de creuser encore plus...). Bref, que du beau en perspective.

    Eh bien j'attendais beaucoup de ce nouveau livre, pourtant il m'a déçue. Autant le monde de Fitz était original, fouillé et captivant ; autant là on a l'impression d'en voir un remix mal dégrossi, qui essaye de s'en détacher sans y parvenir. L'ambiance est la même (médiéval fantastique), les personnages ont moins de saveur et ne sont que de pâles copies de ce qu'ont pu être les autres (un héros fadasse, qui n'a pas la réflexion de Fitz ; une fiancée nunuche, une famille simpliste, une cousine stéréotypée...). Alors oui, on peut lire La Déchirure et l'apprécier. Mais elle ne tient pas la comparaison face aux précédentes oeuvres de l'auteure.

    L'histoire met un temps fou à se mettre en place, et ce premier tome ne présente en lui-même aucun intérêt, incipit qui s'étire en longueur, jusqu'à frustrer le lecteur en manque d'action. Aucun rebondissement à noter ; la quatrième de couverture, loin d'accrocher, dévoile en fait toute l'intrigue du bouquin, et amorce même la suite vu que je n'ai pas vu l'ombre d'une "déchirure", encore... (ben ouais, Jamère, le héros, l'a ressentie, mais ne l'a pas encore exprimée, et encore moins médité dessus). Le contexte de l'école ressemble désagréablement à une certaine école de sorcellerie, sans l'once d'une originalité. On suit le héros avec sa classe dans tous ses cours : you-pi. Ca me fait penser à quelque livre insipide assez connu.
    Enfin, il me semble que Robin Hobb n'a pas su renouveler son style. Le récit est toujours à la première personne, et il s'agit toujours de la rédaction d'un mémoire. De plus, le héros s'exprime de la même manière, si bien qu'on a parfois l'obscure impression d'entendre Fitz. Pas cool vu que Jamère ne lui arrive pas à la cheville... Bref ce serait presque une nouvelle série version "je-continue-mais-je-change-achetez-moi", de la même veine que les aventures de Tom Blaireau (la suite de la Citadelle des Ombres).

    Sympa, mais bon. Peut mieux faire, connaissant l'immense talent de l'auteur !

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  • ESTRAGON. - Allons-nous-en.
    VLADIMIR.  - On ne peut pas.
    ESTRAGON. - Pourquoi ?
    VLADIMIR.  - On attend Godot.
    ESTRAGON. - C'est vrai. Que faire ?





        De nombreuses fois, ce passage est répété dans la pièce, exprimant l'incompréhension désespérée des deux protagonistes, l'absurdité de la situation dans laquelle ils se trouvent (malgré eux ?), l'attente enfin, perpétuellement renouvelée, de ce rien porteur d'espoir et de changement incarné en la personne mystérieuse de Godot.


        « Je n'ai pas d'idées sur le théâtre. Je n'y connais rien. Je n'y vais pas. C'est admissible.
        Ce qui l'est sans doute moins, c'est d'abord, dans ces conditions, d'écrire une pièce, et ensuite, l'ayant fait, de ne pas avoir d'idées sur elle non plus.
        C'est malheureusement mon cas. »




        Citation de Samuel Beckett, l'auteur de En attendant Godot. Il a toujours réfuté son appartenance aux nouveaux courants qui virent le jour au XXème siècle. Pourtant, son œuvre est bel et bien originale. Linéaire sans être monotone, répétitive sans être lassante, elle captive le lecteur tout en le frustrant, en le laissant sur sa faim, tellement les échanges sont alambiqués, les répliques absurdes, les propos décousus. Le langage est réduit à sa plus simple fonction : remplir les silences - ce que s'ingénient à faire Vladimir et Estragon, sans paraître se comprendre ni en retirer quoi que ce soit.



        « Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s'il existe. Et je ne sais pas s'ils y croient ou non, les deux qui l'attendent.
        [...]
        Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d'en voir l'intérêt. Mais ce doit être possible. »



         Dérision et modestie. Même si la pièce époustoufle, capture, dérange.
        Qu'attendons-nous ? Comment l'arbre a-t-il pu fleurir en une nuit ? Qui sont ceux qui nous battent dans l'ombre ?
        Pourquoi ?

        « On attend Godot. »

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