• Un monstre en bas de chez moi

    Il est brillant. J'entends par là qu'il est luisant, et qu'il est doué. Depuis un siècle ses congénères pullulent, envahissent, à la manière des termites dans une vieille maison (ah ! une maison qui a eu le malheur d'être vieille, d'être en bois).
    Il me fait peur.

    Pourtant ils sont de moins en moins nombreux, ceux qui ne l'apprécient pas. La plupart le trouvent efficace, net et précis. Sans bavure. Partout on se sert de lui dans chaque instant de la vie, on n'imagine même plus se passer de lui. Il est d'un intérêt sans faille, transporte et réjouit ses défenseurs. Moi, sa seule vue me soulève le cœur. Sa carapace profilée mais néanmoins lourde, maladroite. Ses mouvements rapides et incontrôlables, son bourdonnement de bête sauvage sur le point d'exploser sa rage à la face des insectes en masse devant elle. Son odeur de poussière, de renfermé. D'essence.

    Une fois avalée je vois le monde défiler. Observer de l'extérieur son passage monotone, quelle dure activité. Surtout que, l'estomac noué, je me rappelle que le monstre est peut-être en train de me mener à ma perte. Il est tellement vicieux, retors. Il ne dit pas un mot, mais combien y ont laissé la vie en se fiant à lui ? Les plus fous l'idolâtrent, vont jusqu'à collectionner ses agressifs compagnons, à les parer de mille atours qui cachent habilement le danger qu'ils représentent.

    Le trafic de ces monstres grandit de jour en jour, et il devient très aisé d'en acquérir un, qui se verra entièrement dédié à sa propre petite personne... Ceux qui profitent de cet engouement ont vu à quel point leur commerce est juteux. Leurs profits sont tels qu'ils s'échinent à rendre chaque monstre moins solide que le précédent. Leur santé se dégrade inexorablement, et on les remplace plus vite. Des marchés parallèles ont permis cette débauche de moyens et de techniques : ceux qui concernent les substances dont se nourrit et s'abreuve le monstre.

    Ce liquide est appelé pétrole. Il a fallu le bringuebaler sur des dizaines de milliers de kilomètres avant qu'il n'atteigne le ventre de la bête. C'est lui qui lui donne sa force, c'est lui qui lui confère ce danger, cette propension à l'humeur détonante et aux réveils grognons. Le monstre se sert de cette espèce de nectar transparent, bénie des grandes firmes, pour anéantir son environnement direct. Ses déjections étouffent la vie, importunent les passants, se collent dans les moindres recoins de notre corps soumis à leur pression constante. Elles salissent tout ce qui entre en leur contact et empoisonnent l'air.
    Conséquence mal maîtrisée de l'augmentation exponentielle de ces excréments monstrueux, l'atmosphère se dégrade. Leur accumulation s'ajoute aux autres déchets, produits par des monstres encore plus immenses, et hors de portée de la population.
    En fait, même s'ils ne représentent qu'une partie infinitésimale de la pollution à laquelle nous sommes exposés, les monstres sont peut-être les plus vulnérables de nos ennemis.

    Il y en a un juste en bas de chez moi, qui dort avec un deuxième, est fréquemment rejoint par un troisième - bref qui est bien intégré à toute la bande.
    Je crois qu'il est temps de le mettre hors d'état de nuire.


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